Un dimanche à la campagne

 

 

Bagnères - Dimanche 23 mars - 6h00 - La ville est endormie. Il neige à gros flocons. Il fait bon sous la couette. Please, don't disturb !

Bédoin - Dimanche 23 mars - 6h00 - Le réveil n'a pas encore sonné et je suis pourtant déjà réveillé. Angoisse ? Stress ? La course approche. Mentalement, je crois que j'y suis déjà. Allons, patience. Profiter encore un peu d'un lit douillet et chaud.

Bagnères - 6h30 - La ville est toujours endormie. La neige continue de tomber. Tout le monde dort.

Bédoin - 6h30 - Du portable posé dans la chambre sortent soudain quelques notes d'un clairon immédiatement insupportables. Merci Jean-Michel. Debout. Pas une minute à perdre. Petit déjeuner à 7 heures. Un coup d'œil à l'extérieur. Il fait très beau. Très froid aussi. Du ciel bleu partout sauf sur le sommet du Ventoux où un nuage très sombre a élu domicile. Retour dans la chambre. Commence alors le cérémonial de l'habillage. On s'habille en long ou en court ? Chaud ou pas trop chaud ? Une paire de chaussettes ou deux ? J'y vais ou j'y vais pas ?

Bagnères - 7h00 - La ville est … etc …La neige …etc… Tout le monde ou presque dort. Moi, c'est sûr, je dors encore. Il fait trop bon sous la couette. Et puis je n'ai rien à faire ce matin.

Bédoin - 7h00 - Tous les sept, nous sommes devant la porte du restaurant. A nous le petit déjeuner ! Dans une heure et trente minutes, ce sera le départ de la course. 7h10. Toujours rien. Daniel, puis Joël, puis Daniel se renseignent, guettent un semblant d'agitation mais … rien ! Le personnel n'est pas là. 7h15. Le personnel arrive et nous informe que nous serons conviés au petit déjeuner à 7h30, comme tout le monde. La promesse qui nous a été faite la veille au soir n'est pas tenue. Il va falloir manger vite si on ne veut pas partir sur le trail avec un handicap .

Bagnères - 7h45 - Ce n'est pas encore l'heure, vous voulez rire !

Bédoin - 7h50 - Petit déjeuner avalé. Un dernier regard sur les viennoiseries que nous avons sagement évitées pour ne pas encourir les reproches de notre Président-coach et, hop !, direction le domaine de Bélézy où sera donné le départ de ce mythique trail du Ventoux. Le stress est à son comble. Des convulsions nerveuses agitent certains d'entre nous. Les regards se portent encore une fois sur le sommet que nous n'allons pas conquérir aujourd'hui pour cause de vent, (rafales à 170 kilomètres-heure) cela nous a été expliqué hier. Le nuage menaçant est toujours là mais il a pris de l'embonpoint. Inquiétant peut-être. Une excuse pour abandonner ? Impossible, le Président attend beaucoup de nous …

Bagnères - 8h25 - Rien. C'est dimanche. Et Pâques de surcroît.

Bédoin - 8h25 - Après un échauffement - léger ! - nous voilà plantés sur la ligne de départ, sous un beau ciel bleu, mais dans un vent que ne renieraient pas nos amis Inuits. C'est l'heure des bavardages inutiles, des blagues à dix sous pour mieux cacher la PEUR ! La PEUR de quoi ? D'être là, bêtement. D'avoir comme seule perspective de se geler sur 40 kilomètres (Marie-Christine, tu ne connais pas ton bonheur. Rien que 22 kilomètres ! Ah ! si j'avais su au moment des inscriptions…). A bien réfléchir, sur 22, on doit se geler aussi. Sur le podium, le speaker est toujours aussi bavard. Il s'appelle peut-être Daniel. Les encouragements succèdent aux conseils de prudence, les conseils de prudence font suite aux encouragements. 15, 14, 13, 12 (c'est long 15 secondes quand on a la trouille) 3, 2, 1 c'est parti !

Bagnères - 8h 30 - C'est parti ! Allez, debout. Petit déjeuner. Le journal à acheter en ville. Un petit café au retour. La lecture du journal. Cela devrait nous mener tranquillement vers midi. Dehors, il ne neige plus. Mais il a neigé, c'est tout blanc. Le ciel est tout gris. Pâques aux tisons…. Pardon, je baille.

Bédoin (Enfin, un peu plus loin !) - 9h30 - On est encore parti comme des fous. C'est vrai qu'au début, c'est plat. Jean-Michel est parti sur des bases … rapides, suivi de près par Michel et Thierry qui affichent d'emblée leurs ambitions. Ils ne sont pas venus en touristes, qu'on se le dise ! Tiens, à propos de touristes, laissons passer quelques dizaines de coureurs, patientons le temps qu'il faudra, nous devrions voir passer … Daniel (Tiens, il est parti vraiment lentement. La sagesse du vieux combattant.), puis Jacques et Joël. Peut-être, là encore, la sagesse. Plus sûrement, le poids des années. Quant à Marie-Christine, elle est un modèle de gestion de course. Rien ne la perturbe. Sachant qu'elle arrivera deux heures avant nous, je la soupçonne de se laisser aller à une certaine décontraction.

Bagnères - 9h30 - Une dernière ? Pourquoi pas. C'est Pâques. Et puis avec de la confiture, c'est tellement bon ! Allez, encore une tartine. Mais pas de tartine sans une autre petite tasse de café. Et lécher la petite cuiller qu'on a pris soin de plonger dans le pot au préalable. Dehors, il fait sûrement froid. D'ailleurs, il neige de nouveau. Tiens, après, pour digérer, je retournerai sous la couette et lirai quelques pages de ce superbe polar.

Bédoin - Quelque part sur le Ventoux - 11h30 - Je caille. Je ne suis pas le seul à cailler. Tout le monde, ici, caille. Moins 5 ? Moins 10 ? Je ne sais pas mais ça caille ! Ce n'est pas la vue du Chalet Reynard que je contourne en ce moment qui me réchauffe. Il faut dire que depuis 3 ou 4 kilomètres, nous courons (marchons ?) sur la neige. Sous le soleil, c'est beau. Mais c'est dur. C'est le vent qui est pénible et glacial. Des bourrasques à je ne sais combien de kilomètres-heure (Pire qu'au Mont Saint-Michel, y'a pas de doute. Puisque je vous le dis …). Chalet Reynard. Il paraît qu'il y a de la soupe. Chaude ! Et bien, c'est vrai, il y a de la soupe. Chaude. Et délicieuse. J'apprendrai un peu plus tard que Thierry a fait le difficile et n'a pas apprécié ce cadeau à sa juste valeur. Il aurait peut-être préféré des huîtres. Froides. Maintenant, il ne reste plus que la descente vers l'arrivée. 18 ou 19 kilomètres quand même. Comme dirait la chanteuse, " Que sont mes amis devenus ? " J'imagine Michel, Daniel et Thierry dévalant les pentes à toute allure, cheveux au vent (pour Daniel). Vous croyez sans doute qu'ils ont une pensée pour les copains qui peinent derrière ? Vous ne les connaissez pas. Tiens, par vengeance, j'imagine même un court instant que je vais pouvoir les rattraper avant l'arrivée, les snober en les dépassant. Je suis même capable de leur adresser un encouragement au passage pour bien leur montrer mon état de fraîcheur. C'est beau de rêver. En attendant, je n'en peux plus . Je piétine. Tout le monde me double. J'ai l'oreille attentive, sûr d'avoir Joël sur mes talons. J'espère son retour. Je l'attends. On dit que la souffrance est moins dure à deux. Celui qui a dit cela n'a jamais couru mais j'aime me raccrocher à tout ce qui pourrait m'aider un peu. Allez, avance si tu ne veux pas qu'un trop grand écart se creuse avec les copains. Le ridicule ne tue pas mais il blesse mortellement.

Bagnères - 11h30- Il n'y avait personne en ville ou presque. Pas étonnant, il fait très froid et a encore neigé. Le journal ouvert sur la table, devant une tasse de café, je prends connaissance des dernières nouvelles. La carte de France proposée par la météo montre un soleil sur la Haute Provence. Ils ont sûrement du beau temps, les veinards. Ils vont avoir du plaisir à courir, c'est certain. Pas au point de les envier, non. N'exagérons rien. Et puis, c'est pas tout, le temps passe. Le repas de midi à préparer. Je me suis même acheté un gâteau pour le dessert. Un gros. Avec plein de crème dessus. Et de la crème dessous.

Bédoin - 13h35 - Dans l'indifférence d'une foule qui se fout éperdument de moi, j'arrive. La ligne est là, à 20 mètres, à 10 mètres, là … ça y est … ça c'est fait. Boire. Récupérer. Ne pas s'évanouir surtout, cela ferait mauvais effet. Avoir l'air serein. Essayer d'avoir l'air serein. Et puis, zut ! Laissez-moi respirer. Je vais crever. Je ne sais plus où je suis. Je voudrais tant comprendre mais je ne comprends rien. Quelques pas vers le ravitaillement. De l'eau ! Pas de tête connue autour de moi. Les copains sont déjà arrivés, peut-être déjà douchés, peut-être déjà attablés devant une paella. Non, ils n'auraient pas fait cela, pas sans nous. Je croise Joël qui arrive à son tour, gai comme un pinson. Il invite la foule à manifester, à applaudir. Insatiable, ce Joël ! Quant à moi, je me traîne vers la voiture. M'asseoir. Retrouver un semblant de vie.

Bagnères - 13h35 - Fin du repas. C'était bon mais un peu triste de manger seule. Là-bas, ils sont peut-être arrivés. Cela doit être sympa d'avoir fini. Quelle idée de courir si longtemps.

Bédoin - 14h30 - Toute la bande est là. J'ai un peu récupéré. Je ne suis pas certain que les autres soient plus " frais " que moi. Un peu quand même. Jean-Michel est très déçu et cherche du réconfort. Des crampes à dix kilomètres de l'arrivée l'ont privé d'une excellente perf. Michel et Daniel sont sur un petit nuage. Pour eux, que du bon. Thierry n'est pas mécontent de son temps même s'il avoue des derniers kilomètres difficiles. Joël et moi sommes satisfaits. Pas de miracle, mais pas de contre performance non plus. Quant à Marie-Christine, elle raconte une course qui ne s'est pas si mal déroulée que cela. Sur le 40kilomètres, nous avons réussi un tir groupé. Moins d'une demi-heure entre le meilleur d'entre nous et le sixième. La douche a été salvatrice. Direction la restauration. Et c'est confortablement installés, au chaud, que nous faisons honneur à la paella. Thierry est rassuré ;il n'y a pas de soupe.

Bagnères - 16h00 - La ville est comme endormie. Il neige à gros flocons. A la télé, le film n'est pas encore terminé. Please, don't disturb !


Bédoin - 16h00 - C'est l'heure de partir. Nous avons tous bien récupéré. Michel, qui ne perd pas de temps, est déjà sur le Gypaète. Ce sera dans trois semaines. Thierry et Daniel, cela n'étonnera personne, échafaudent des projets pour les Templiers. L'un d'entre nous rêve d'un semi sur un bitume bien plat. Pauvre garçon, se disent les autres. Enfin, le moral est là. Et dans trois heures, quelque part au bord de l'autoroute, nous serons invités à déguster du pâté fait maison avec une bonne baguette de pain. Rien que pour cela, on reviendra peut-être l'année prochaine, d'autant plus qu'il nous reste le sommet du Ventoux à conquérir. Non mais sans blague ! Allez, direction les Hautes-Pyrénées où, nous le savons, la neige nous attend.

Bagnères - 22h00 - La ville est endormie. Tiens, il ne neige pas.

Jacques ABRIVARD